| Kosovo : «
I'indépendance ? Ici c’est le règne des clans
», par Tommaso Di Francesco.
21 mars 2007
On entend parler ces jours ci d’indépendance du
Kosovo sur la base du plan du médiateur de l’ONU
Martthi Ahtasaari ; ci joint l’analyse de la situation et
le point de vue du Père Sava, responsable et souvent porte-parole
des Serbes qui sont restés au Kosovo ; interview dans la
bibliothèque médiévale d’un des huit
monastères orthodoxes, classé patrimoine mondial
de l’humanité, attaqué, au mortier, en 2004,
et ces jours ci encore. "Ce n’est plus
un contentieux entre Pristina et Belgrade : c’est Washington,
Moscou et Bruxelles qui décideront".
Interview réalisée par Tommaso Di Francesco, co-rédacteur
en chef de il manifesto, et spécialiste des Balkans.
Dans un autre article (non traduit intégralement) Tommaso
Di Francesco écrit ce même jour (15 mars) :
"Le véritable désastre est celui de la direction
kosovar-albanaise. La Ligue démocratique de Rugova est
en ruines, l’ex-leader de l’Uck, Hasim Thaqui est
en coulisses ; le principal conseiller du premier ministre Agim
Ceku a été arrêté pour trafic financiers
; l’alternative de l’Alliance de Ralmush Haradinaj,
que Rugova avait nommé premier ministre avant de mourir,
a échoué ; nomination qui était arrivée
au moment même où Haradinaj était accusé
à La Haye de crimes contre l’humanité. A son
nouveau procès, (même, NDT) la procureur Carla del
Ponte l’a appelé "gangster en uniforme",
en rappelant les 37 chefs d’inculpation qui lui sont reprochés,
alors que sa photo en uniforme de "héros de la patrie
Ramush Haradinaj" est toujours suspendue sur une grande toile
sur la place de Decani. Les clans règnent au Kosovo : ceux
de la drogue et des trafics d’armes et des grosses aides
internationales. Et pourtant, ils réclament l’indépendance.
Et rançonnent par la violence d’un mouvement qui
demande tout et tout de suite. Les Serbes disent non. A la dernière
conférence à la Farnesina (ministère des
affaires étrangères italien, NDT) Massimo d’Alema
avait intimé à Belgrade : "Vous vous attachez
au passé, le Kosovo est un simulacre".
Allez le leur expliquer aux Serbes orthodoxes -qui considèrent
le Kosovo comme leur Jérusalem, berceau de leur histoire,
(et, par ses monuments, de la notre aussi) où l’on
a fait un carnage pendant ces sept dernièrs années
de protectorat OTAN, que "en fait" c’est un simulacre".
Texte
intégral de l’article Plan de l’ONU, en italien.
M.A.P.
Kosovo : « I'indépendance ? Ici c’est
le règne des clans »,
par Tommaso Di Francesco.
Il manifesto, 15 mars 2007.
Decani (KOSOVO).
C’est le monument médiéval le plus important
de Serbie, par ses fresques et par son histoire, tombe de rois
et lieu de couronnements. Eglise, monastère, un grand ensemble
monastique, et maintenant les ateliers du bois et de la peinture
d’icônes, et plus au sud, une antique vigne. Pour
l’Unesco elle appartient au patrimoine de l’humanité,
pour l’histoire de l’art c’est « le chaînon
manquant pour comprendre notre Moyen-Âge ».
Dehors, le contingent militaire italien qui le protège
- en 2004 on a même tiré des coups de mortiers sur
le monastère. Dedans, une communauté de gens réfugiés
des destructions qui vont de 1999 à aujourd’hui,
avec un pic en 2004, y compris les quatre religieuses qui sont
venues se mettre à l’abri dans ce couvent après
la destruction de la Sainte Trinité de Djakovica. Une litanie
de réfugiés qui a vu fuir dans la terreur 200 mille
serbes et autant de roms. Et comme il est impossible d’imaginer
un lieu de culte dans l’absolu, d’autant moins chez
les orthodoxes, sans une communauté - d’autant que
ces provinces se sont toujours appelées Kosmet (Kosovo
et Metohja, Terre de l’église) - les monastères
sont désormais une lieu de défense, un symbole de
ce qui reste de la présence des Serbes dans ce Kosovo qu’une
bonne partie de la communauté internationale veut remettre
à une nouvelle indépendance statale ethnique : albanaise.
Nous avons posé quelques questions au Père Sava,
responsable et souvent porte-parole des Serbes qui sont restés
: nous l’avions rencontré la veille à Villaggio
Italia, la base du contingent de la Kfor, où il était
venu pour une rencontre interconfessionnelle avec des représentants
musulmans et catholiques, organisé par le général
Attilio Claudio Borreca, commandant des contingents Kfor de la
zone ouest. Notre entrevue a eu lieu dans l’extraordinaire
bibliothèque du couvent, avec l’aide de Père
Andrej.
Que feriez-vous si l’on accordait l’indépendance
selon le plan du médiateur de l’Onu, Martthi Ahtisaari,
plan rejeté dans les négociations officielles de
Vienne ? Le Patriarche Pavle a invité les serbes à
rester au Kosovo.
Les Serbes vivent sur ces terres depuis des siècles, ils
y ont vécu sous diverses autorités, et l’église
orthodoxe y a vécu, même sous différents systèmes
politiques, en témoignant de la vérité de
Christ. Le Patriarche Pavle a invité notre peuple à
rester fidèle à sa foi et à sa tradition.
Le Conseil de sécurité de l’Onu doit encore
décider comment va se développer la crise du Kosovo.
Il ne s’agit pas d’une question « locale »
entre Belgrade et Pristina, mais du nouvel ordre géostratégique
mondial. Le plan de Ahtisaari contient pas mal d’éléments
significatifs pour une permanence des Serbes, mais dans le contexte
d’un Kosovo indépendant qui n’aura plus de
liens institutionnels avec la Serbie. Et cela génère
une grande préoccupation du côté serbe, à
cause de la peur, fondée, que sans liens avec la Serbie
il ne soit pas possible de garantir la présence à
long terme du peuple serbe au Kosovo. Le plan a de nombreux éléments
positifs, mais le contexte politique institutionnel négatif
qu’il propose décourage les serbes d’accepter
même les éléments positifs. Maintenant on
discute beaucoup à Belgrade de la dernière version
du plan Ahtasaari. Qui, d’un côté refuse le
projet de Pristina d’affaiblir les dispositios de protection
de la minorité serbe, mais de l’autre dit non aussi
à la demande des autorités de Belgrade d’une
connexion entre les propositions du plan et la résolution
de l’Onu 1244. Cette résolution reconnaissait les
accords de paix de Kumanovo mettant fin à la guerre de
l’OTAN, et qui prévoyait le retour du Kosovo sous
l’autorité étatique de la Serbie.
Ces jours ci, après les agressions dont les monastères
ont été l’objet, les autorités de Belgrade
ont demandé qu’en plus des militaires de la Kfor,
la police serbe assure la protection des églises orthodoxes...
Les médias l’ont présenté comme le
thème majeur des négociations auxquelles a participé
notre évêque Théodose. Ça n’a
été qu’un des arguments de la discussion,
immédiatement abandonné. La proposition, par contre,
a été faite parce qu’à Belgrade on
craint que la Kfor, face à la déclaration de la
fameuse indépendance, ne prépare son retrait de
la protection des monastères orthodoxes pour la transmettre
au Corps de police kosovar-albanais (en majorité composé
des ex-milices de l’Uck, NDR). Car, dans le plan Ahtisaari,
on dit qu’ « il faut libérer la Kfor dès
que possible de son activité militaire ». La position
de l’Eglise est que la Kfor continue à protéger
le plus longtemps possible les huit lieux sacrés orthodoxes
que la Kfor-OTAN protège déjà - la majorité
étant dans cette zone et impliquant le contingent italien.
La police kosovar-albanaise, en particulier dans cette zone, n’est
ni capable ni motivée pour protéger des monuments
chrétiens. Pendant le soulèvement de mars 2004,
leur rôle a été décevant. C’est
pour cela que la proposition de la co-présence de la police
de Belgrade en appui des militaires OTAN était assez légitime,
mais impossible à proposer parce qu’ensuite il faudrait
encore plus de militaires Kfor pour protéger les policiers
serbes. Mais parler de police serbe n’est pas une provocation,
le danger est encore entier. Et il concerne aussi les églises
que nous reconstruisons à Pristina, à Podujevo,
et en particulier à Pec, qui a été à
nouveau violée ces jours derniers. Ce sont des églises
qui ont subi des destructions et des incendies en mars 2004, elles
ont été reconstruites grâce au Conseil européen,
qui avaient des représentants albanais et serbes, et avec
l’argent du gouvernement kosovar ; mais je dois dire qu’elles
ont à nouveau été violés et volées.
La police kosovar n’a rien fait.
Mais existe-t-il pour vous des systèmes démocratiques
- à l’égard des minorités, des méthodes
non violentes, des garanties des droits humains - pour concéder
son indépendance au Kosovo ?
Nous posons toujours la même question aux représentants
de la communauté internationale : comment peut-on parler
d’indépendance pour une société qui
est pratiquement au niveau des clans qui gouvernent le Kosovo
? Et où les institutions sont une façade derrière
laquelle commandent de puissants personnages de l’ex-Uck
? Quand nous continuons, nous, à avoir de graves problèmes
avec les municipalités qui nous répondent qu’ils
sont impuissants à résoudre les problèmes
que nous posons en tant que communauté religieuse et serbe,
et où tous les problèmes sont délégués,
sous l’influence de personnages comme Ramush Haradinaj et
Hasim Thaqui qui se sont disqualifié internationalement.
Alors que pour mettre en acte un plan d’indépendance
assez complexe il faut au moins qu’il y ait une implication
d’autorités réelles, pas seulement locales,
et politiquement crédibles et efficientes. Peut-être
que la crédibilité est plus grande dans le centre
du Kosovo, où la présence internationale est plus
importante. Mais le nœud du problème, partout, reste
les municipalités. Avant qu’une décision n’arrive
à Decani, Djakovica ou Pec, elle se perdra en chemin. Et
nous craignons, de ce fait, que de nombreuses dispositions du
plan soient impossibles à garder : les pouvoirs exécutifs
doivent rester dans les mains de la communauté internationale,
en espérant que se développe tôt ou tard une
élite démocrate qui n’aura plus besoin de
protectorats. Pour la protection du patrimoine culturel orthodoxe
nous demandons concrètement une tutelle de l’Union
Européenne. Nous voulons que l’OTAN reste le plus
loin possible. Ces lieux sacrés pourraient être détruits
en une seule nuit et tout l’effort apporté jusqu’à
présent par vos contingents pourrait être réduit
à zéro à cause de la concession peu prudente
à l’indépendance.
Comment cela va-t-il finir, alors ?
Nous sommes optimistes. Bien sûr, pour l’être,
nous ne nous fondons pas que sur des évaluations politiques,
sinon nous devrions être plus que pessimistes. Nous avons
une vision eschatologique des problèmes. Comme les fresques
de notre église, nous ne nous représentons pas la
réalité comme elle est mais comme nous croyons qu’elle
sera dans le royaume des cieux. Mais revenons à la réalité.
Nous souhaitons, nous, que la présence internationale demeure,
autant militaire que civile, au moins jusqu’à ce
que tous les Balkans occidentaux soient intégrés
dans l’Union européenne. C’est très
important de maintenir la stabilité politique en Serbie,
en faisant la concession de ne pas donner au Kosovo une place
aux Nations Unies comme si c’était un état
reconnu internationalement, et cela jusqu’au moment de l’intégration
totale des Balkans occidentaux en Europe quand cette question
aura été résolue. La Serbie est prête
maintenant à concéder au Kosovo de nombreux éléments
d’un statut d’autonomie, quasiment étatique,
mais à l’intérieur de la Serbie : il aurait
toutes les prérogatives d’un état sans un
poste à l’ONU, et bien sûr avec le maintien
de liens institutionnels avec les Serbes du Kosovo, à travers
une collaboration flexible avec les institutions du Kosovo. La
proclamation d’une indépendance complète entraînerait
une déstabilisation plus grande dans tous les Balkans.
Je ne dis pas ça pour que les Albanais n’obtiennent
pas ce qu’ils veulent. Peut-être eux aussi ont-ils
le droit de désirer leur indépendance, de la même
façon que les Serbes ont le droit de continuer à
vivre dans leur pays, dans un Kosovo serbe, comme il l’a
été pendant tous ces siècles.
Il faut trouver une solution provisoire, liée à
une dynamique vers l’Union européenne. Cela conditionnerait
Belgrade et Pristina à un objectif commun, et cela les
obligerait à être fidèles aux accords. C’est
le seul moyen qui pourrait apporter une plus grande stabilité
à cette région, aux Balkans et à l’Europe.
Nous allons voir maintenant ce que vont décider les grands
pouvoirs mondiaux, parce que, pour finir, l’accord se fera
entre Washington, Moscou et Bruxelles, tous prêts à
faire accepter le plan Ahtisaari tel qu’il est.
Tommaso Di Francesco
Source : Il manifesto www.ilmanifesto.it
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio
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