Kosovo : la
raison d’un échec
Le Memorandum sur le Kosovo et la Metohija (ou, en abrégé,
le Kosmet) a été adopté comme un document
officiel de l’Eglise orthodoxe serbe par l’Assemblée
des évêques en mai 2003 et publié en juillet
de la même année. La traduction française
réalisée par Ljubomir Mihailovic a été
imprimée l’an dernier. Elle comporte un additif qui
relate les pogroms anti-serbes perpétrés par les
nationalistes albanais en mars 2004. De sorte que la présente
édition est plus complète que l’originale
en serbe et permet ainsi, grâce à la leçon
fournie par les évènements tragiques du printemps
passé, de qualifier avec plus d’aisance l’action
internationale dans cette partie des Balkans.
En juin prochain, il y aura six ans que la région serbe
du Kosovo et de Metohija est placée sous mandat de l’ONU.
Et aucune des obligations prescrites aux mandataires internationaux
en faveur des populations non albanaises n’a été
remplie en ce qui concerne la sécurité des gens
et des biens, la libre circulation des personnes, le retour des
réfugiés, sans parler de la prise en compte dans
la vie sociale, économique et politique de la souveraineté
serbe sur la région, reconnue pourtant par la résolution
1244 du Conseil de sécurité qui est (ou qui devrait
être en tout cas) la charte de référence des
représentants des Nations Unies. Durant les cinq années
écoulées, cinq administrateurs onusiens se sont
succédés à la tête du Kosovo sans que
s’améliore l’ordinaire des habitants non albanais,
fait de malheur et de terreur, comme en témoigne le mémoire
que vous allez lire. Le premier était le Français
Bernard Kouchner et le dernier en date le Danois Sören Jenssen
Petersen, qui a pris récemment la relève du Finlandais
Harri Holkeri. Cette série de nominations et de départs,
au rythme moyen d’une substitution annuelle, s’apparente
à un évident aveu d’échec, en dépit
du mutisme qu’observent tous les responsables de la communauté
internationale sur ce constat et, plus encore, sur l’origine
de cette faillite.
Or, celle-ci a une source limpide puisqu’elle découle
directement de la collusion des forces occidentales et des terroristes
albanais durant l’agression de l’OTAN contre la Serbie
qui a abouti à la mise sous tutelle de l’ensemble
du Kosmet en juin 1999. C’est cette alliance tactique et
stratégique qui a déterminé les autorités
internationales à fermer les yeux sur les exactions massives
commises par les Albanais après le retrait de l’armée
serbe et à taire les véritables mobiles et la fin
ultime de ces crimes qui se déroulaient devant eux. Si
elles avaient réagi comme il convenait aux meurtres, aux
destructions et aux pillages, elles auraient été
conduites à affronter ceux avec lesquels l’Amérique
et ses alliés s’étaient unis pour réduire
les Serbes et, comme on le proclamait à Bruxelles, pour
« libérer » le Kosovo ; les explications de
ces autorités eussent été alors assez semblables
aux arguments que les Serbes avaient fait valoir, avant l’intervention
armée de l’OTAN, pour justifier leur recours à
la force contre les terroristes albanais et que les Etats-Unis
et l’Union européenne avaient, à l’époque,
refusé avec obstination d’entendre et même
condamnés sans appel, avant de déclencher leur guerre
dite »humanitaire » et gratifiée sans doute
à ce titre d’uranium appauvri.
Les responsables onusiens ont ainsi, depuis juin 1999, laissé
les Albanais chasser 300 000 non Albanais (de juin à décembre
1999), tuer 935 et kidnapper 546 Serbes (de juin 1999 à
mars 2001), détruire 110 églises et monastères
(du 15 juin 1999 au 10 mai 2003) et incendier environ 50 000 maisons
d’habitation. Tous ces crimes, consignés dans le
Memorandum de l’Eglise orthodoxe serbe, ont été,
en Occident, ou passés sous silence ou minimisés
ou attribués à un besoin de vengeance condamnable
mais compréhensible, sinon légitime, après
« la terreur » exercée par les Serbes sur les
Albanais. A aucun moment, ces exactions n’ont été
présentées sous leur véritable jour, c’est-à-dire
comme la poursuite d’une politique délibérée
du fait accompli entreprise depuis longtemps par les nationalistes
albanais en vue de parvenir à la sécession du Kosmet
en suivant une logique aussi primaire que radicale qui peut se
résumer ainsi : s’il n’y a plus de Serbes ni
de preuves de leur passé, à quoi peut rimer la souveraineté
de leur nation sur la région ?
Sur ce chapitre, le Memorandum offre des exemples à foison,
tirés du passé lointain et récent. Mais la
plus éloquente illustration de cette réalité
a été fournie par les pogroms déclenchés,
les 17 et 18 mars dernier, par les nationalistes albanais contre
les Serbes, leurs biens et leur patrimoine religieux et culturel.
Rien n’annonçait ni n’expliquait ces hordes
furieuses pillant et incendiant sur leur passage tout ce qui n’était
pas albanais. Les responsables internationaux avaient même
soutenu peu de temps auparavant que le Kosmet était en
voie de normalisation. Or voilà qu’en deux jours
de cauchemar, on comptait 19 morts, 900 blessés, 4500 nouveaux
réfugiés serbes, un millier de maisons brûlées
et 30 églises et monastères détruits, au
terme d’une action préméditée et bien
coordonnée puisque les désordres avaient commencé
au même moment en trente-trois lieux différents de
la région et qu’ils avaient mobilisé plus
de 50 000 personnes. Entre cet épisode meurtrier sans raison
apparente et le déferlement criminel de 1999, attribué
en Occident à l’esprit de revanche, la filiation
est incontestable dans le mode d’exécution, l’objectif
poursuivi et les résultats cumulés des deux opérations
: désormais, dans plus de six villes du Kosmet il n’y
a plus en seul Serbe.
Après cette démonstration, les responsables onusiens
étaient contraints de réagir pour faire au moins
oublier leur flagrante impéritie manifestée à
cette occasion. Et ils n’ont rien trouver de mieux que d’organiser
dans la région des élections législatives
impromptues auxquelles les Serbes, privés des droits les
plus élémentaires (à commencer par celui
de circuler librement), étaient invités à
participer parce que la voie démocratique, leur expliquait-on
sans sourciller, constituait le seul moyen d’améliorer
leur sort. Discours délirant au service d’une mesure
grotesque qui témoigne simplement que la collusion albano-otanesque,
révélée au grand jour en 1999, continue de
s’appliquer sur le terrain cinq ans plus tard et qu’elle
détermine toujours le comportement de l’administration
internationale. Et, dans cette logique, il est naturel que le
boycottage de cette consultation par les Serbes ait été
condamné par les capitales occidentales et que le gouvernement
serbe, bien qu’il lui soit interdit d’intervenir au
Kosmet, se soit vu reprocher de ne pas les avoir incités
à aller voter.
L’histoire nous apprend cependant qu’aucun pouvoir
ne peut nier indéfiniment la réalité, et
celle-ci est au Kosovo la suivante : le projet d’un Kosmet
multiethnique, tant ressassé par l’Occident, n’a
plus aujourd’hui qu’une valeur logomachique. Si les
représentants de l’ONU persévèrent
dans la fiction, ils parraineront une région entièrement
épurée sur le plan national, trahiront ainsi les
principes qu’ils affichent à tout instant et marqueront
du sceau de la honte la mission dont ils sont en charge. En revanche,
s’ils renouent avec le réel, ils auront à
organiser une cohabitation entre les communautés albanaise
et serbe qui ont, l’une et l’autre, le droit à
une existence normale au Kosmet, de manière que chacune
d’elles soit en mesure d’assurer seule sa gestion
et sa sécurité. Le gouvernement de Belgrade a proposé
un programme de mesures concrètes pour la protection de
ses nationaux qui devraient être réalisées
avant que ne commencent les négociations portant sur le
statut politique de la région. Cette option est, à
coup sûr, la plus réaliste à l’heure
présente car elle répond à la raison comme
à l’équité. Mais ce n’est évident
pas une raison suffisante pour qu’elle soit adoptée.
La triste expérience de ces cinq dernières années
donne même à penser que ce pourrait être, au
contraire, un motif précis pour qu’elle ne le soit
pas.
Le mémoire de l’église orthodoxe serbe présente,
en ce moment crutial, un témoignage factuel, dense et poignant
sur le destin et la réalité actuelle du Kosmet.
Il montre, en effet, ce qui a déjà été
perdu sous l’emprise funeste du maintien d’une alliance
trouble et contre nature, et ce qui risque de l’être
encore, si les autorités internationales ne se ressaisissent
pas à temps. Ce témoignage constitue donc un appel
urgent adressé à l’esprit de discernement
des hommes de bonne volonté et, surtout, à leur
capacité de se libérer des préjugés
au nom de l’aspiration à la vérité
qu’ils portent dans le coeur.
Kosta Christitch
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